Malgré des progrès sans précédent dans la lutte contre la pauvreté, la faim et la maladie, les gens manifestent leur mécontentement. Différents détonateurs les poussent à descendre dans la rue : la cherté de la vie (augmentation des impôts et taxes), aspirations à l’autonomie politique….

Selon un rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), intitulé « Au-delà des revenus…», la principale cause de cette vague de manifestation qui déferle à travers le monde « n’est autre que les inégalités ».

Une nouvelle génération d’inégalités voit le jour, autour de l’éducation, la formation, la retraite, mais aussi autour de la transformation technologique et des changements climatiques -deux grands bouleversements- qui, faute d’être maîtrisés, pourraient déclencher une « nouvelle fracture sociale abyssale », sans pareille depuis la Révolution industrielle.

Après analyse, le rapport soutient que le problème des inégalités n’est pas sans solutions. Les experts de l’ONU recommandent des politiques qui s’intéressent aux revenus, mais qui aillent aussi au-delà des chiffres, à savoir :

• Petite enfance

Les inégalités commencent avant la naissance et peuvent s’accumuler jusqu’à l’âge adulte, exacerbées par des différences de traitement en matière de santé et d’éducation. Par exemple, le vocabulaire des enfants de cadres est trois fois plus riche que celui des enfants de familles dépendant des prestations sociales, ce qui impacte négativement leurs résultats scolaires et universitaires. Dans certains, mourir jeune est une banalité.

Les politiques de lutte contre les inégalités devraient elles aussi commencer à la naissance ou avant, notamment l’investissement dans l’apprentissage, la santé des jeunes enfants.

• Productivité

Les investissements dans le capital humain doivent se poursuivre tout au long de la vie des personnes, aussi bien pendant qu’elles gagnent leur vie sur le marché du travail qu’après la retraite. Les pays dont la population active est plus productive affichent généralement une moins forte concentration de richesses au sommet de l’échelle de répartition des revenus. Cela grâce, notamment, à des politiques qui accordent plus de pouvoir aux syndicats, fixent un salaire minimum approprié, facilitent le passage de l’économie informelle à l’économie formelle, investissent dans la protection sociale et attirent les femmes sur le marché du travail.

L’investissement dans la productivité n’est toutefois pas suffisant. L’influence économique croissante des employeurs est liée à la diminution de la part du revenu des travailleurs et la précarité de l’emploi. Les politiques antitrust et autres mesures de protection sont indispensables pour rééquilibrer les rapports de force sur le marché.

• Fiscalité

La fiscalité ne peut pas être considérée isolément ; elle doit faire partie d’un système de politiques englobant les dépenses publiques en santé, en éducation et en alternatives au carbone.

La fiscalité nationale ne doit pas faire fi du débat sur l’impôt des sociétés à l’échelle mondiale. Les gouvernements et législateurs doivent intégrer les nouveaux principes de fiscalité internationale pour :

* Instaurer un régime fiscal plus équitable qui ne pousse pas à la révolte fiscale;

* Eviter le nivellement par le bas des taux d’impôt des sociétés — d’autant plus que la transformation numérique est porteuse de nouvelles formes de valeur pour l’économie —

*Détecter et décourager l’évasion fiscale.

• Égalité des sexes

L’omerta sur les maltraitances se brise, mais le plafond de verre qui limite la progression des femmes reste intacte. Les tendances actuelles laissent entendre qu’il faudra 202 ans pour combler l’écart économique entre les hommes et les femmes.

Les efforts dans le sens de l’égalité se heurtent à des préjugés et des réactions brutales. Par exemple, à l’heure même où les progrès sont censés s’accélérer pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030, l’indice d’inégalité de genre 2019 révèle une tendance inverse. Le nouvel « indice des normes sociales » indique que les préjugés sexistes augmentent depuis quelques années dans la moitié des pays étudiés. Environ 50 % des habitants de 77 pays pensent que les hommes font de meilleurs dirigeants politiques que les femmes, et plus de 40 % sont d’avis que les hommes font de meilleurs cadres. Pour cette raison, des politiques qui s’attaquent aux partis pris sous-jacents, aux normes sociales et aux structures du pouvoir sont indispensables.

• Crise climatique

Les manifestations mondiales contre le changement climatique attestent que les politiques en la matière augmentent les inégalités réelles et ressenties par les moins nantis, qui dépensent une plus grande partie de leurs revenus en biens et services énergivores que leurs voisins plus aisés.

Si les recettes de la tarification du carbone sont « recyclées » au profit des contribuables dans le cadre d’une plus large politique sociale, ces mesures pourraient alors réduire les inégalités au lieu de les accroître.

• Transformation technologique

La technologie, tournée vers les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique ou encore des solutions numériques pour la finance et la santé, laisse entrevoir comment l’avenir des inégalités pourrait rompre avec le passé, si les opportunités sont saisies rapidement et largement partagées.

L’histoire est ponctuée de révolutions technologiques à l’origine d’inégalités profondes et persistantes — la Révolution industrielle a non seulement causé la grande fracture entre les pays industrialisés et ceux qui dépendaient de matières premières, elle a également donné le jour aux modes de production qui ont mené à la crise climatique.

La mutation qui s’annonce ne s’arrête pas au climat, et une « nouvelle grave crise », sous l’effet de l’intelligence artificielle et des technologies numériques, n’est pas inévitable.

Le RDH recommande des politiques de protection sociale qui, par exemple, garantiraient une juste rémunération du « crowdworking » (production participative), l’investissement dans l’apprentissage tout au long de la vie pour aider les travailleurs à s’adapter ou à se recycler dans de nouveaux métiers, un consensus international sur la taxation des activités numériques — autant de pierres à l’édifice d’une économie numérique nouvelle, sécurisée et stable qui soit une force de convergence, non pas de divergence, du développement humain.

Notis©2019

Par Sidney Usher

Sources : « Au-delà des revenus, des moyennes et du temps présent : les inégalités de développement humain au XXIe siècle » par le PNUD