Les espaces publics, les organisations, les dîners, même les relations et les conversations informelles sont remplis de réglementations et de formalités administratives qui, apparemment, sont là pour dicter chacun de nos mouvements. Nous dénonçons la Loi comme un affront à notre liberté, et affirmons que les règles sont faites “pour être enfreintes”.

Selon certains spécialistes du comportement, ce ne sont pas les règles, les normes et les coutumes en général qui sont le problème – mais leur justification. Plus précisément, le point délicat et important, peut-être, est d’établir la différence entre la règle juste et la règles injuste.

Essence de la vie sociale

Toutes les langues du monde obéissent à des règles, parfois arbitraires et illogiques. Souvent on essai de s’en passer en sortant des sentiers battus, dans un élan d’individualisme artistique. Mais cette liberté linguistique libérerait-elle vraiment la pensée?

Même lorsque leur objectif est censé être divertissant, comme dans le sport et les jeux, les règles demeurent indispensables. Les jeux d’échecs ou le football sans règles ne seraient pas des jeux d’échecs ou du football – ce seraient des activités entièrement sans forme et sans signification. Un jeu sans règles n’est pas un jeu du tout!

Beaucoup de normes de la vie quotidienne remplissent exactement la même fonction que les règles du jeu – nous dictant quels «mouvements» nous pouvons et quels «mouvements» ne pouvons pas faire. Les conventions de «excusez-moi, Madame Monsieur» et de «merci» qui semblent si gênantes pour les jeunes enfants sont en effet arbitraires – mais le fait que nous les ayons adoptées, et parfois d’une manière critique, fait que nos interactions sociales semblent couler de source.

Les règles sur la conduite routière à gauche ou à droite, l’arrêt aux feux rouges, la file d’attente, ne pas jeter de déchets, ramasser les dépôts de notre chien, sortir couvert en temps de pandémie etc…, tombent dans la même catégorie. Ils sont les éléments constitutifs d’une société dite “harmonieuse”.

Il est tentant de vouloir établir une société moins formalisée, une société sans gouvernement, un monde où la liberté individuelle prime: une société anarchique.

Le problème avec l’anarchie, cependant, est qu’un tel système d’inorganisation est intrinsèquement instable: les humains génèrent continuellement et spontanément de nouvelles règles régissant le comportement, la communication et les échanges économiques, et le font aussi rapidement que les anciennes règles sont défaites.

Régulation spontanée

Le prix Nobel d’économie 2009, Elinor Ostrom, a observé un « phénomène de construction spontanée » concernant les règles lorsque les gens devaient gérer collectivement les ressources communes, telles que les terres communes, la pêche ou l’eau pour l’irrigation.

La politologue et économiste a constaté que les gens élaborent collectivement des règles concernant, par exemple, le nombre de bovins qu’une personne peut faire paître, où et quand; qui obtient la quantité d’eau et que faire lorsque les ressources sont limitées; qui surveille qui et quelles règles règlent les différends. Ces règles ne sont pas seulement inventées par les dirigeants et imposées de haut en bas ; elles découlent souvent, sans préalable, des besoins d’interactions sociales et économiques mutuellement satisfaisants et utiles.

L’envie de renverser des règles étouffantes, injustes ou carrément inutiles est tout à fait justifiée. Mais sans un minimum de consensus – et une tendance à la stabilité – la société glisserait rapidement dans un pandémonium. En effet, de nombreux spécialistes des sciences sociales considéreraient notre tendance à créer, à respecter et à appliquer des règles comme le fondement même de la vie sociale et économique.

Spécificité humaine  

Cet attachement à la règle semble unique aux humains. Cependant, de nombreux animaux se comportent de manière très rituelle – par exemple, les danses de séduction bizarres et complexes de différentes espèces d’oiseaux – mais ces comportements sont inhérents à leurs gènes et donc non inventés par les générations d’oiseaux précédentes.

L’autre différence à noter est qu’alors que les humains établissent et maintiennent des règles en punissant leur violation, les chimpanzés, eux, ne le font pas. Les chimpanzés peuvent riposter lorsque leur nourriture est volée mais, surtout, ils ne punissent pas le vol de nourriture en général – même si la victime est un membre proche.

Chez l’homme, les expériences sur les enfants ont cependant montré que le formalisme prend également effet très tôt. En effet, malgré les thèses contraires, la normalité ou le respect de l’ordre établi semble ancré dans l’ADN des êtres humains.

En fait, la capacité de l’espèce humaine à s’accrocher et à appliquer des règles arbitraires est cruciale pour sa survit en tant qu’espèce. Si chacun de nous devait justifier systématiquement chaque règle (pourquoi nous conduisons à gauche dans certains pays et à droite dans d’autres; pourquoi nous disons s’il vous plaît et merci), nos esprits s’arrêteraient de fonctionner.

Bien au contraire, nous sommes capables d’apprendre les systèmes extrêmement complexes de normes linguistiques et sociales sans poser trop de questions – nous absorbons simplement “la façon dont les choses doivent être faites pour être accepter par les autres et reconnu par l’établissement”.

Mais nous devons être prudents – car un tel comportement à l’aveuglette témoigne et fait le lit de la tyrannie.

Restrictions liberticides

Les humains ont un puissant sentiment de vouloir appliquer des modèles de comportement, parfois oppressifs : une orthographe correcte, présentéisme dans les lieux de culte, la représentation de l’hymne nationale. .., quelle que soit leur justification. Les citations : «c’est ce que nous faisons tous» à «c’est ce que nous devons tous faire» sont profondément ancré dans la psychologie humaine.

Le danger est que cette réglementation accrue peut développer de l’intégrisme intégral: les gens peuvent devenir si fervents au sujet des règles vestimentaires arbitraires, des restrictions alimentaires ou du traitement approprié du sacré qu’ils peuvent imposer les punitions les plus extrêmes pour les maintenir.

Les idéologies politiques et les fanatiques religieux distribuent souvent abusivement de tels châtiments – mais il en va de même des États répressifs, des patrons intimidants et des partenaires jaloux: « les règles doivent être respectées, simplement parce qu’elles sont les règles ! ».

Pis, Non seulement la  critique des règles, mais aussi la « non délation » -ne pas attirer l’attention sur une personne ayant un comportement inapproprié-, par exemple devient une transgression nécessitant une punition.

Et puis il y a la «flexibilité de la loi»: la loi continue à être ajoutées et étendues, à travers ses démembrements (règlements, directives, circulaires, doctrine…) de sorte que notre liberté individuelle est de plus en plus restreinte. Les restrictions budgétaires, les règles de sécurité et les évaluations des risques peuvent sembler s’accumuler à l’infini et étendre leur portée bien au-delà de toute intention initiale.

Les restrictions sur la rénovation de bâtiments anciens peuvent être si strictes qu’aucune rénovation ne sera possible et les bâtiments finiront par s’effondrer; les évaluations environnementales des nouveaux boisés peuvent être si sévères que la plantation d’arbres deviendrait presque impossible; les réglementations sur la découverte de médicaments peuvent être si ardues qu’un médicament potentiellement précieux sera abandonné.

La route vers l’enfer n’est pas seulement un pavé de bonnes intentions, mais aussi un chemin bordé de règles imposant ces bonnes intentions, quelles qu’en soient les conséquences.

Conclusion

Les individus et les sociétés sont confrontés à une bataille continue au sujet des règles – et nous devons être prudents quant à leur objectif. Donc, oui, «se tenir à droite» sur un escalier roulant peut accélérer le trajet de tous vers le travail – mais faisons attention aux conventions qui n’ont aucun avantage évident pour tous, et en particulier celles qui discriminent, punissent et condamnent.

Les règles, comme une bonne police, dépendent de notre consentement. Et ceux qui n’ont pas notre consentement peuvent devenir les instruments de la tyrannie. Alors peut-être que le meilleur conseil est surtout de suivre les règles, mais toujours de demander pourquoi.

Notis©2020

Par Sidney Usher

Illustration: Banksy