Le compositeur et multi-instrumentiste, Ornette Coleman est brusquement apparu sur la scène musicale avec des idées peu orthodoxes en matière de mélodie, d’harmonie et d’improvisation, qui ont profondément  bouleversé le monde du jazz.

L’écrivaine Maria Golia a exploré les éruptions sonores de l’expression sinueuse d’Ornette Coleman qui, selon elle, a crée un «territoire» vers d’autres territoires.

Maria Golia, auteure de trois livres précédents (sur l’Egypte, la photographie et d’autres sujets non musicaux), n’avait aucune intention d’écrire une biographie exhaustive et intimement détaillée sur la vie d’Ornette Coleman. Elle n’a pas non plus osé faire une étude musicologique approfondie sur l’art -qui demeure difficile à percer- de ce musicien exceptionnel. Il existe déjà de beaux livres comblant ce vide, dont «Ornette Coleman: A Harmolodic Life» du critique de jazz John Litweiler et «Ornette Coleman: His Life and Music» du musicologue et contrebassiste Peter Niklas Wilson, entre autres.

«Ornette Coleman: le territoire et l’aventure» est un atlas en prose, un guide des « territoires » de toutes sortes – sociaux, raciaux, esthétiques, économiques et même géographiques – dont Coleman est sorti, a voyagé, a vécu, a occupé, transformé et abandonné.

Le saut dans l’inconnu

Le point de départ du livre est Fort Worth, la ville en partie méridionale, en grande partie occidentale, anciennement mexicaine, au cœur du Texas, là où Randolph Denard Ornette Coleman est née le 09 mars 1930.

Maria Golia, qui dirigeait autrefois un centre des arts du spectacle à Fort Worth, aborde habilement l’histoire complexe de cette région, évoquant à la fois les horreurs perpétrées par le mouvement nazi Ku Klux Klan et la force vibrante affirmative déployée dans des églises baptistes et pentecôtistes de la communauté afro-américaine.

C’est dans cette ferveur religieuse qu’Ornette  Coleman a grandi. L’émotivité tranchante et pénétrante de la musique du dimanche matin que Coleman a connue lorsqu’il était jeune – des sons qui font bouger l’âme par le biais du corps – ont eu un impact durable et définitif sur sa musique.

John Wallace Carter, un musicien et compositeur qui a fréquenté l’école secondaire avec Coleman, a décrit l’influence de cette expérience religieuse dans une interview que Maria  Golia cite: «Plongeant dans mes souvenir  à la recherche d’un matériel thématique… Je reviens souvent aux scènes de ma petite enfance. J’aimerais pouvoir transmettre la puissance brute de mon pasteur baptiseur… »

Le premier album qu’Ornette Coleman a enregistré, pour le petit label de Los Angeles, « Contemporary Records », en 1958, était intitulé “Something Else !!!!”. Cette ponctuation n’était pas superflue : La musique d’Ornette Coleman est bien conceptuellement exclamative.

Bien que l’instrumentation soit celle d’un quintette de bebop standard – saxophone alto (Coleman), cornet (Don Cherry), piano (Walter Norris), basse (Don Payne) et batterie (Billy Higgins) – la musique proposée semblait défier tous les principes de base (de l’orchestration et histoire) du jazz. Il n’y avait pas de schémas d’accords discernables et pas de sauts de section réservés aux solos. En sus, il y avait peu de développement mélodique ou thématique.

Ornette Coleman, qui avait un peu joué dans quelque clubs de jazz en Californie, mais qui gagnait sa vie comme opérateur d’ascenseur, semblait surgir de nulle part, complètement inattendu, pour créer une musique qui ne ressemblait à rien d’autre, une musique inconnue, improbable et informelle.

17th November 1959: Ornette Coleman plays the saxophone and Don Cherry (1936-1995) plays the trumpet at the 5 Spot Cafe, New York City. Bob Parent/Hulton Archive/Getty Images

Il est impossible aujourd’hui  de ressentir le choc que les auditeurs ont dû ressentir lorsqu’ils ont entendu pour la première fois  “Something Else !!!!” et la demi-douzaine d’autres albums que Coleman a réalisés pour « Contemporary Record », puis pour « Atlantic » entre 1959 et 1961. Ces enregistrements sonores ont clairement accompli leur mission de manifeste collectif. Avec des titres comme «The Shape of Jazz to Come» (le futur style du jazz) et «Change of the Century» (le changement du siècle), quoi qu’il ait pu penser des noms de lettres des notes de musique, Coleman a compris la valeur d’un bon titre accrocheur.

L’esthétique musicale

Ornette Coleman a donné la priorité à l’intuition et à la spontanéité par rapport à la structure harmonique et formelle de la composition. Les auteurs de jazz et les maisons de disques ont qualifié sa musique de «nouvelle chose» ou de «free jazz». (Coleman lui-même ne serait mentionné que par son prénom, à la manière de «Miles» ou «Dizzy», un insigne de la citoyenneté du monde du jazz.). Mais cette musique n’était pas entièrement nouvelle, ni aussi libre qu’elle paraissait. Comme le souligne Maria Golia, le blues a été, pour Ornette Coleman, une source d’inspiration aussi grande que la musique d’église.

Le livre explore le territoire du blues du Texas avec acuité, ressuscitant une variété de pionniers du Blues qui occupaient un terrain culturel qui a bercé Coleman dans sa jeunesse: Blind Lemon Jefferson, le guitariste et chanteur larmoyant né au Texas, vénéré pour ses chansons gémissantes de deuil; le multi-instrumentiste T-Bone Walker, un autre Texan, exemplaire du blues de haut vol; et des artistes à l’intersection du blues et du jazz, tels que Eddie Durham, l’arrangeur de grand orchestre-swing et innovateur de la guitare électrique. Sans oublier Louis Jordan, le chanteur et saxophoniste alto qui a fait du «jump blues» un engouement populaire.

Ornette Coleman, dont le premier groupe s’appelait les « Jam Jivers », exprimait de multiples souches de blues dans une musique cinétiquement émotive et électriquement énergique.

En fait, écouter aujourd’hui cette musique autrefois controversée frappe par sa bizarrerie, que le temps a semble-t-il a dissipé, mais dont le Blues terreux demeure. Ce qui paraissait autrefois obtus et aliénant apparaît désormais comme l’expression –brutale, émotionnelle, sans concession et sans prétention- du Blues.

Parmi les artistes de Blues qui ont le plus significativement marqué Coleman on peut citer le leader du groupe « Trudy Coleman et son orchestre » (Trudy Coleman et son orchestre), sa sœur aînée. Véritable battante du Blues, Trudy Coleman était une protégée de Big Joe Turner, le «Boss of Blues», qui lui a donné le surnom de «patronne». Elle avait 10 ans de plus qu’Ornette, «connaissait bien Fort Worth» et «était là pour le protéger», écrit Maria Golia. La « Patronne »  s’est arrangée pour qu’Ornette  fasse partie –son premier travail professionnel- du groupe de Turner.

L’harmolodic

L’auteure rapporte également d’autres « territoires » à travers un langage direct et sans fioriture qui illumine la vie et l’œuvre d’Ornette Coleman sans pour autant jeter l’eau sur le feu de son originalité.

A la lecture du livre on réalise la force de l’impact des femmes dans la carrière de d’Ornette Coleman, y compris non seulement sa sœur Trudy mais aussi la poétesse Jayne Cortez, un leader du mouvement « Black Arts Movement » à Los Angeles, avec qui Coleman a eu un fils, le batteur Denardo Coleman.

Le livre évoque la scène post-Beat à Greenwich Village, que Coleman a un moment transformé en lieu de débat culturel.  

Maria Golia a bien capturé la pollinisation croisée des arts dans les lofts de SoHo une décennie plus tard. Elle parcourt les dernières années du saxophoniste marquées par la reconnaissance de ses pairs et la collecte de prix et diplômes honorifiques.

La partie peut-être la  plus impressionnante du livre est celle consacrée à la philosophie cryptique et elliptique de la musique de Coleman, qu’il a appelée « Harmolodics », sans s’efforcer de la défendre par un discours académique (policé) ou de la rejeter. Évidemment épris par le personnage, Maria Golia évite les sujets qui pourraient déteindre l’artiste, comme ses différentes périodes de jachère ou la qualité de son jeu de violon et de sa peinture. Mais tout cela fait également partie des « territoires » lumineux crées par Ornette Coleman.

Conçue comme un espace de liberté, le questionnement  d’Ornette Coleman est non seulement une expérimentation de la matière sonore, mais aussi une forme de sagesse.

Notis©2020

Par Sidney Usher