Victor, le plus jeune de la fratrie Wooten, été interviewé à plusieurs reprises sur son talent vertigineux, sa technicité uniques et sa musicalité innée qui ont révolutionné la guitare basse. Mais, dans l’entrevue qui suit il a tenu à ce que chaque membre de « sa » tribut apporte sa pierre de touche. Car, selon ce bassiste incontestablement prodige, la vraie question est de savoir « où tout a-t-il commencé ? ».

Sa réponse est sans appel : le nid familial : « Vous admirez toujours vos frères et sœurs plus âgés, que vous l’avouez ou non. En ce qui me concerne, le fait qu’ils jouaient déjà de la musique a été déterminant. Nous, les plus jeunes, Joseph et moi, pouvions aller au club avec les grands frères, nous pouvions répéter avec les grands frères… ». 

Regi, le frère aîné des Wooten, est celui qui a inspiré et encouragé ses jeunes frères et sœurs à avancer dans la vie. Il est satisfait du résultat : « Je suis content qu’ils soient restés fidèles ! Au début, j’essayais de les inciter. Avec Victor et Joe (joseph), j’ai fait comprendre qu’il leur était possible d’acheter de la confiserie et d’autres choses que les gamins de leur âge ne pouvaient pas s’offrir, faute de moyens, s’ils intégraient le groupe et si nous jouions tous ensemble. C’état une des astuces, juste pour les faire continuer à rester concentré jusqu’à ce que la musique soit totalement intégrée dans leur vie ou vice versa. Les enfants à un si jeune âge (5-12 ans) sont très facilement distraits … Nous étions une famille si proche … Je dois dire qu’ils n’ont jamais perdu cela de vue.»

Joseph continue: «L’autre chose à ce sujet était qu’il n’y avait pas de compétition entre les frères, parce que nous essayions simplement de suivre le rythme! Tout le monde progressait si bien et si vite que vous ne vouliez pas être laissé pour compte. Vous ne vouliez pas être la personne qui ne pourrait pas jouer votre rôle si le groupe voulait jouer “Return To Forever”. Alors vous vous entraînez à être prêt. Notre maman a mis un point d’honneur à ce qu’il n’y ait pas d’arrogance à la maison. Je ne m’entraînais pas pour être meilleur que Victor ou meilleur que Regi – je m’entraînais pour être digne »

Ce dernier commentaire de Joseph est très inspirant car c’est une attitude qu’on ne trouve pas souvent parmi les musiciens d’aujourd’hui. Peut-être qu’elle ne peut exister que dans le scénario de groupe familial. Mais, il y avait-il vraiment une parfaite entente qui excluait toute velléité entre les frères ?

Le cadet de la fratrie, Victor explique : « Lorsque vous apprenez à parler l’anglais ou une autre langue officielle, ce n’est pas un concours – il serait étrange de considérer cela comme un concours. Vous êtes en train d’apprendre, c’est tout. Mes frères apprenaient la musique et j’apprenais que la musique. Je ne vois pas ça comme une compétition, cela n’a aucun sens pour moi. Pour la plupart des gens cela est normal, pour moi, c’est juste triste. »

« La musique m’a permis de faire partie intégrante du monde de mes grands frères », précise Roy. « L’art évolue d’une manière différente par rapport au sport et d’autres activités humaines. L’art consiste à trouver votre voix, alors quand Vic dit une phrase ici et que je vais dire quelque chose là, je ne peux pas rivaliser avec sa voix parce que sa voix est sa voix. Lorsque vous êtes dans la musique et que chacun trouve sa propre voix, il y a un achèvement d’une alchimie qui se produit. L’orchestre est au complet, mec – les flûtes ne sont pas en concurrence avec la section de cor. Tout le monde est en train de terminer cette grande fresque, et vous y êtes et ça sonne bien! Vous faites tous partie de la même équipe. »

Joseph reprend la parole : « C’est l’avantage de la musique sur la concurrence. Lorsque vous êtes en compétition, vous apprenez des leçons au-delà du jeu – travail acharné, concentration, responsabilité envers les autres coéquipiers et ce genre de choses – mais l’inconvénient de la compétition est que quelqu’un doit perdre. C’est cette dernière partie qui n’est pas en musique. Vous ne jouez pas de musique pour que quelqu’un perde, vous jouez de la musique pour le bénéfice de tout le monde – et c’est l’avantage des musiciens. »

Joe ajoute: «En termes d’humilité, notre maman a veillé à ce que nous restions humbles. Elle savait que nous avions  un certain talent, mais elle voulait s’assurer que nous ne nous comportions pas comme si nous étions meilleurs que nos frères et sœurs. Elle ne voulait pas que nous nous battions comme des frères peuvent se battre. Elle voulait nous voir pratiquer pour nous améliorer. Elle voulait que nous soyons de meilleures personnes. »

Victor explique: «Notre père était de la même veine. Il était militaire, donc il savait qu’il fallait travailler ensemble, mais c’était aussi une période raciale lourde. Nos parents étant nés dans les années 30 et nous étant nés dans les années 50 et 60, ils savaient à quoi pourraient faire face cinq enfants noirs. Ils voulaient s’assurer que nous le sachions et que nous nous soutenions les uns les autres dans un monde qui pourrait ne pas nous soutenir. Nous savions à quel point nous étions spéciaux et nous avions confiance en nous, mais aussi spéciaux que nous étions, nous n’étions pas plus spéciaux que quiconque. C’était très important pour nos deux parents. Nous avons grandi très, très confiants, mais ce n’était pas nous contre qui que ce soit – c’était inclusif. ”

Roy continue: «Regi rentrait à la maison et nous disait qu’il devait s’asseoir dans le coin face au mur. Nous lui demandions “ Qu’est-ce que tu as fait? ” Et il répondait “ Je n’ai rien fait! ” Mais, ma mère le lendemain allait parler au professeur pour en savoir plus. Je comprends la détresse de beaucoup d’enfants qui n’ont pas leurs parents pour les suivre et les défendre, parce que vous pourriez être laissé pour compte. Les professeurs vous montrent des choses académiques, mais ils n’enseignent pas mes valeurs de la vie. Nous restions éveillés très tard avec notre mère et elle nous apprenait les tables de multiplication à lire et à épeler. C’est là que j’ai réalisé : « Le monde vous laissera derrière si vous n’avez personne pour bien vous accompagner. J’ai réalisé à quel point c’était important pour notre mère de rester éveillée tard après le travail pour que nous ne soyons pas des laissés pour compte à l’école et dans la vie adulte. »

Roy ajoute : «Les gens nous voient maintenant et ils disent à notre mère:« Tu dois être si fière » et tout ça, mais quand nous étions des enfant, nous étions les outsiders, des « moins que chiens ». C’était une période raciale, avec tout le monde vous appelant par des noms sordides, sans aucun respect pour ce que vous faites, qui vous êtes ou ce que vous espérez être. Il y a quelque chose dans le fait d’être un outsider qui vous donne un peu de motivation. C’est comme David et Goliath – ne sous-estimez pas l’opprimé! Je veux juste envoyer ce message aux bassistes en particulier et aux artistes en général. Souvent, leurs parents ne croient pas en eux jusqu’à ce qu’ils remportent un Oscar. Ce que vous faites en art a un sens. Vous devez vous en tenir à ce que votre vision vous appelle à faire. »

« Maintenant, vous voyez pourquoi et comment nous sommes qui nous sommes », dit Victor. «Je voulais que mes frères soient inclus dans cet article parce que beaucoup de gens veulent entendre comment j’ai appris la guitare basse, mes techniques, le double pouce – mais ce n’est pas ça le plus important. C’est beaucoup plus que le temps passé sur votre instrument. Il s’agit du temps passé sur vous-même. Nos influences remontent bien au-delà des heures passées à jouer de la musique. Pour moi, ce n’est qu’une petite partie. Le plus important, c’est ce dont mes frères ont parlé dans cette entrevue : comment nous pensons, comment nous avons pensé aux autres et à nous-mêmes, comment nous avons appris. La musique a simplement été notre véhicule ».

 Victor Wooten conclu : «Si vous me demandez si je suis un excellent bassiste, je vous répondrai” Ouais, je suis un excellent bassiste “- ce n’est pas de l’arrogance, c’est juste la vérité. Mais si vous me demandez si je suis meilleur que quiconque, je vous dirai la vérité – non, je ne le suis pas. »

Notis©2020

Par Sidney Usher

Sources : Bass-Guitar-Magazine