Depuis le jour où je l’ai rencontré en 1983, jusqu’à la dernière fois que nous avons eu notre conversation chez lui dans une journée ensoleillé du mois d’août 2020, Gary Peacock a toujours changé, et pourtant jamais vraiment changé : toujours curieux, ouvert, déterminé à explorer, et impatient de tout ce qui pourrait arriver…

Gary Peacock était aussi membre d’un autre club très fermé : cette petite fraternité de musiciens qui ont contribué à façonner et redéfinir la direction de la musique. En 1964, il faisait déjà partie des rares contrebassistes qualifiés de novateurs ; soixante ans plus tard, vous auriez pu dire la même chose.

Gary Peacock a apporté la même curiosité déterminée dans ses recherches sur la musique que dans la religion, la philosophie, l’esthétique, etc.

En vivant au Japon pendant quelques années, il s’est immergé, fondu dans la culture locale et est revenu en parlant couramment japonais.

Il prenait le même plaisir à réparer quelque chose dans la maison qu’il prenait à résoudre un problème musical. Une discussion avec lui pouvait brusquement passer de la musique à la physique quantique en passant par le bouddhisme zen.

Un problème à résoudre était une aventure; une énigme était un plaisir; une harmonie ou une ligne de basse devait être explorée, savourée, expérimentée, aimée – et écartée à la seconde où elle n’était plus d’actualité.

Il parlait souvent d’être dans le moment, indifférent à quoi que ce soit au-delà de ce qui était juste en face de lui – ce qui est une assez bonne explication de la raison pour laquelle il a appelé son dernier trio «Now This».

Ce n’est pas par hasard que mon souvenir d’avoir joué avec lui pour la première fois en 1983 est presque identique à l’impression du batteur Mark Ferber qui joua avec lui pour la première fois en 2016 : « C’était incroyable, c’était une légende vivante. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Il était ouvert, honnête et tout à propos de la musique. Juste la musique ; rien d’autre n’avait d’importance ».

Gary Peacock a apporté le même dévouement, la même intensité, la même joie et le même engagement aussi bien dans la vie et que dans la musique, quel que soit l’environnement. Cela ne faisait aucune différence pour lui de jouer dans un concert au Japon ou en Europe pour un public de quelques milliers de personnes, ou un concert en club à New York pour moins d’une centaine d’âmes. Quand la musique était bonne, il était heureux; si ce n’était pas cas, il ne l’était pas.

Les musiciens autour de lui sur scène peuvent être des stars internationales ou des musiciens plus jeunes avec peu ou pas de réputation; cela n’avait pas d’importance. Ce qui importait, c’était la façon dont les choses fonctionnaient sur “le kiosque à musique”.

Voici ce qui était important pour lui: “laissez votre ego à la porte. Écoutez d’abord, jouez plus tard. Si vous n’entendez rien et n’avez rien dire, il fallait se taire, ne rien jouer.”

Je me souviens bien de ma première prestation avec Gary. C’est une histoire que j’ai déjà racontée, mais qui en vaut peut-être la peine: en 1983, j’ai 35 ans, à peu près inconnu du public, et je m’envole pour Seattle pour jouer en trio au Jazz Alley avec deux musiciens «locaux», Gary et Jerry Granelli, que je n’avais jamais rencontrés. Dire que j’étais nerveux, c’est peu dire ou pas tout à fait. J’étais tellement terrifié que je me suis complètement engourdi, pour minimiser les dégâts de ce terrible destin qui m’attendait.

J’entrai pour le « soundcheck » (répétition), et voilà ce qui advint : Granelli, frappant sa batterie, installant son kit; et Gary, assis sur un tabouret, la tête baissée, ne levant pas les yeux, lançant des fusillades de lignes de feu rapides et des figures de sa contrebasse, les unes après les autres, d’une manière presque cavalière, sauf que chacune était un joyau, crépitant comme un éclair, chaque explosion surpassant la précédente. « Et, moi comment vais-je jouer avec ça? », me suis-je demandé.

Alors, voici ce que je fis: je m’assis au piano, je me penchai, mon nez non loin des touches, me cachant des deux monstres du jazz, et comme je ne pouvais pas les voir, ils ne pouvaient pas non plus me voir. Cela me procurait une certaine sécurité. Gary, ignorant le claquement de la construction de la batterie, continuait de bombarder l’atmosphère avec un assaut de folie sonore, un monologue passionné comme si Richard Burton faisait Shakespeare, sauf que tout semblait si facile. Il jetait avec désinvolture des cascades musicales incroyables. Cela ressemblait à un soliloque de sorcier, un tour de passe-passe, des choses que je ne savais pas que la contrebasse pouvait faire. « Il s’échauffe », pensai-je. Cela dura un peu, puis tout s’arrêta soudainement. Les tambours s’étant tu la contrebasse était étrangement silencieuse.

Dans le silence, après une pause, j’émis un accord. La tête toujours baissée, en appuyant sur la pédale, en jouant un accord luxuriant, pas très fort, en le soutenant avec la pédale forte. Cela semblait gentille. Une réponse suivit : une longue note de basse tenue, soutenant l’accord avec tendresse. L’ambiance était devenue complètement différente.

Alors d’accord, pourquoi pas ? : voici un autre accord tenu, qui se heurta à une autre réponse, mais pas tout à fait la même, une note de basse différente, accompagnant et soutenant ce deuxième accord d’une nouvelle manière, comme pour dire « maintenant nous pouvons aller dans cette direction ». Je ne sais pas pourquoi, mais c’est à ce moment que pour la première fois je levai les yeux, et Gary sourit, rit et hocha la tête, comme pour dire «oh ouais mec, ça va être amusant». Ce fut effectivement le cas pendant les 37 années qui ont suivi.

Dire que Gary Peacock me manque n’est pas tout à fait exact. Gary était en paix avec lui-même, et m’a indiqué en nous disant au revoir, que ce pourrait bien être la dernière fois. Il parlait souvent de la façon dont le bouddhisme zen apprenait à accepter l’impermanence, et son approche de l’improvisation reflétait certainement cela. Alors peut-être que je me prépare moi aussi au départ. Peut-être que Gary m’a montré ça aussi. C’est l’heure de la séparation inexorable.

Gary Peacock a donné à cette musique, et à nous tous, quelque chose de très spécial jusqu’à ce qu’il ne puisse plus le faire, jusqu’au bout. Il voudrait, je pense, que nous ne nous concentrions pas sur son absence, mais que nous éprouvions plutôt la joie. Il nous laisse de la matière: toutes ces années de musique, une grande partie heureusement bien documentée et concervée.

La générosité de Gary Peacock irradie tous-azimuts, notamment dans: les trios avec Bill Evans, Keith Jarrett et Paul Bley; le bootleg de Vanguard avec le quintette Miles Davis, sans Miles; les distonsions sonores de sa contrebasse; les fantômes d’Albert Ayler; le quatuor avec Tomasz Stanko et les duos avec Ralph Towner, Bill Frisell et Marilyn Crispell. Et bien plus.

Il y a aussi des concerts et des groupes qui n’ont jamais été enregistrés, parmi lesquels le quatuor monté par Gary à New York avec Tim Hagans, Vic Juris et John Riley. Bien que j’aie entendu ce groupe pour la dernière fois il y a des années, la musique qu’elle joua ce jour là résonne toujours dans ma tête.

La vie est courte et définitivement impermanente. Nous perdons quelque chose, mais nous ne pouvons jamais vraiment tout perdre. Les contributions de Gary Peacock au jazz et à la façon dont la basse est jouée sont là et le resteront.

Notis©2020

*Par Marc Copland,

Traduit par Sidney Usher

Gary Peacock, né à Burley, le 12 mai 1935, est décédé chez lui dans le nord de l’Etat de New York, le 04 septembre 2020.