Harold Mabern, pianiste, compositeur, interprète et professeur, dont le style -richement harmonique et fortement empreint du blues – a fait de lui un partenaire recherché par les meilleurs musiciens de jazz, est décédé tard dans la nuit du 17 septembre 2019. Il avait 83 ans.

Sa mort a été annoncée le 19 septembre 2019 par Maureen McFadden, représentante légale du label, Smoke Sessions Records. McFadden a également dévoilé la cause de l’illustre pianiste : une crise cardiaque.

Memphis

Né à Memphis, le 20 mars 1936, le 20 mars 1936, fils d’Harold et Elnora Mabern, Harold Mabern Jr. a vécu sa première émotion musicale dans une chorale d’église, en voyant chanter un membre de sa famille élargie. Son propre parcours musical a véritablement débuté à l’âge 15 ans quand, lors d’une fête, il a entendu une fille jouer une chanson au piano et a été en mesure de la reproduire de mémoire.

Cependant, au sein de la formation musicale de « l’école secondaire de Douglass », dans le nord-est de Memphis, il a été affecté dans la section de la batterie, puis au cor de baryton. Après avoir été transféré à la Manassas High School, un lycée réputé pour son solide programme musical, le professeur de musique, Matthew Garrett (père de la chanteuse Dee Dee Bridgewater) l’a fait passer au piano.

Son père travaillait dans menuiserie, moyennant un salaire misérable. Mais, après avoir découvert que son fils adolescent pouvait jouer des mélodies de mémoire, il économisa pour acheter un piano à la famille, au prix de 60 $.

Après environ six mois – pendant lesquels il a appris son instrument principalement au contact de deux phénomènes locaux, les pianistes Phineas Newborn Jr. et Charles Thomas, Harold Mabern Jr. A fait son entrée sur la scène professionnelle aux côtés du saxophoniste George Coleman, dans des concerts qui lui rapportaient 1 dollar la nuit.

Carrière

Après le lycée, M. Mabern a déménagé à Chicago pour jouer dans un groupe dirigé par le saxophoniste Frank Strozier, un autre ancien camarade de classe. Il a suivi des cours au Conservatoire américain de musique, a rejoint un big band (grand orchestre) où il pratiquait intensivement son instrument, souvent pendant 12 heures par jour.

Préparé à faire le saut, M. Mabern a déménagé à New York à 23 ans, arrivant avec 5 000 dollars cachés dans ses chaussures. Peu de temps après son arrivée, il rencontra le saxophoniste alto Cannonball Adderley, qui était sur le point de devenir l’un des musiciens de jazz les plus populaires du pays.

« Cannonball me connaissait à Chicago, il m’a vu et m’a dit: » Hé, « Big Hands », tu veux faire un concert? «  », a déclaré M. Mabern dans une interview. « J’ai dit, bien sûr! »

Ce soir-là, Adderley le conduisit au Birdland, où il le présenta à un groupe d’autres musiciens de jazz de premier plan qui l’adoptèrent aussitôt.

Harry «Sweets» Edison jouait avec son quintet dans lequel le piano était occupé par Tommy Flanagan. … Tommy se préparait à partir et à rejoindre le groupe de J.J. [Johnson]. Edison a embauché Mabern sur place, l’emmenant immédiatement à Chicago pour y travailler. Ensuite, Harold Mabern Jr. a tournée pendant un an avec Lionel Hampton, avant de retourner à New York pour accompagner la chanteuse Betty Carter et le « crooner » Johnny Hartman. Il a rejoint le « Art Farmer / Benny Golson Jazztet » pendant 18 mois. Il a passé six semaines à San Francisco avec Miles Davis après que George Coleman, alors membre du quintet de Miles Davis, l’ait recommandé. Il a joué en freelance avec Freddie Hubbard, Wes Montgomery et Hank Mobley. Il a tourné deux ans avec J.J. Johnson.

En 1965, Mabern a commencé une longue association avec le trompettiste Lee Morgan et participait au concert du « Slugs » à New York, club où Lee Morgan a été assassiné en 1972.

Le Wes Montgomery Quartet : Arthur Harper (basse), Harold Mabern (piano), Wes Montgomery (guitare) et Jimmy Lovelace (batterie), le 27 mars 1965 au théâtre des Champs-Elysées à Paris.

Il a sorti son premier album, «A Few Miles From Memphis», en 1968, l’un des quatre disques qu’il enregistrerait pour Prestige Records.

M. Mabern a principalement travaillé comme musicien accompagnateur dans les années 1970 et 1980, mais un contrat avec le label japonais DIW en 1989 a revivifié sa carrière de leader. Au cours de ses trois dernières décennies, quand il n’enseignait pas, il était souvent à la tête de ses propres petits orchestres. Il a assuré une présence régulière dans les clubs de New York, en particulier au « Smoke ». Il a enregistré ses quatre derniers albums sous le label de ce club.

Style

Mabern a développé un style qui se distingue par son agressivité et sa grande immersion dans le blues, ainsi que par un sens aigu de la percussion qui irradie à la fois  à travers chaque note et les accords épais qui s’accumulent au fil de ses improvisations. Il a, à juste titre, reçu le surnom de «Big Hands» (« Grandes Mains ») pour son utilisation de toute la gamme du piano.

Les meilleurs musiciens de la scène new yorkaise voulaient s’attacher ses services, non seulement, en raison de son jeu luxuriant et énergique – souvent interprété en jouant les accords à deux mains afin que l’harmonie, la mélodie et le rythme se mêlent en même temps – mais également pour ses compositions. En effet, les mélodies comme «The Beehive» et «Richie’s Dilemma» ont été créées à partir de sa signature dont les ingrédients sont : sophistication harmonique, blues aérien et swing permanent.

En plus d’attirer l’attention sur son style solo, Mabern a également développé un talent -encore peu connu- d’accompagnateur vocal très sensible aux circonstances du moment.

« C’était un musicien complet », a déclaré le saxophoniste George Coleman, collaborateur musical de toute une vie, lors d’un entretien téléphonique. « Il était toujours aventureux, et il bougeait toujours, faisant plaisir à la foule », a-t-il ajouté.

Avec une taille de près de 1.90 mètres, de larges épaules et une légère inclinaison vers l’avant, Harold Mabern Jr. a mis tout sa masse physique dans sa musique – jouant, comme il l’a dit dans une interview parue en 2015, «de mes épaules, de tout mon corps».

M. Mabern a atteint sa majorité sur la scène musicale de Memphis dans les années 50, où le jazz a côtoyé d’autres formes de musique populaire noire. À Memphis, il a confié au magazine français Jazz Hot que le blues «était un mode de vie».

A la fin de sa carrière, M. Mabern s’est décrit sans prétention comme «un joueur de blues » : « Je ne cesserai jamais d’être un pianiste de blues », a-t-il déclaré.

Testament

Autodidacte, Mabern a appris le piano presque entièrement à l’oreille, notamment en imitant ses idoles, Charles Thomas et Phineas Newborn Jr., avant de façonner avec ses camarades de classe (dont Frank Strozier, George Coleman, Booker Little, Charles Lloyd et d’autres) le hard bop et le soul-jazz dans les années 1960.

Comme tous les très bons pianistes, Harold Mabern Jr. a vite été adopté dans la jungle de new York.  Il a acquis la respectabilité, grâce à sa créativité, enregistrant régulièrement (plus de 30 albums*) sous son propre nom.  

En outre, pendant près de 40 ans, il a enseigné à la « William Paterson University » dans le New Jersey, où ses étudiants, notamment le saxophoniste ténor Eric Alexander et le batteur Joe Farnsworth, sont devenus des chefs d’orchestre de renommée internationale.

Pourtant, même s’il aimait raconter des histoires sur ses rencontres avec chacun des géants de la Musique, Harold Mabern Jr. demeura humble quant à son statut élevé dans le monde du jazz : « J’ai écouté les bonnes personnes, telles que Phineas Newborn Jr. et Ahmad Jamal, ainsi que d’autres musiciens qui avaient un talent donné par Dieu. Quant à moi, je joue simplement de la meilleure façon possible, chaque fois que je joue. »

*Discographie :

1968      A Few Miles from Memphis                      

1968      Rakin’ and Scrapin’                                         

1970      Greasy Kid Stuff!                            

1978      Pisces Calling    

1985      Joy Spring          

1989      Straight Street 

1991–92Philadelphia Bound      

1992      A Season of Ballads       

1992–93 The Leading Man         

1993      Lookin’ on the Bright Side          

1995      For Phineas        Sackville             

1996      Mabern’s Grooveyard 

1999      Maya with Love               DIW      

2001      Kiss of Fire         

2003      Falling in Love with Love             

2003      Don’t Know Why

2004      Fantasy                Venus  

2005      Somewhere Over the Rainbow               

2006      Misty   

2012      Mr. Lucky           

2012      Live at Smalls    

2013      Right on Time   

2014      Afro Blue           

2017    To Love and Be Loved  

2018      The Iron Man: Live at Smoke    

Notis©2019

Par Sidney Usher