Symbole française de la réussite patronale dans les années 1980 puis de l’apogée sportif de l’Olympique de Marseille au début des années 1990, Bernard Tapie est décédé des suites d’un cancer le dimanche 03 octobre 2021. Il avait 78 ans.

Les réussites des années 1980

L’histoire de Bernard Tapie est celle d’une ambition sans bornes. Ce fils d’ouvrier chauffagiste a manifesté très tôt une formidable énergie et des dons de vendeur exceptionnels. Mais pas de gestionnaire. Tour à tour distributeur de téléviseurs, créateur de magasins de super-discount, et d’une société d’assistance aux cardiaques, il accumule faillites et condamnations au début des années 1970.

Il retiendra la leçon. Rien ne sert de créer, il vaut mieux reprendre les entreprises en difficulté en utilisant tous les ressorts de la loi, avec l’aide d’un avocat d’affaires qui fera aussi parler de lui : Jean-Louis Borloo. Il se lance. De Manufrance à Wonder, en passant par Look et La Vie Claire, il séduit les propriétaires, achète leurs entreprises pour une somme dérisoire, restructure souvent au prix de licenciements massifs, puis les revend au prix fort sans jamais avoir fait la preuve de ses capacités de gestionnaire. Dans les années 1980, il affiche sa réussite : hôtel particulier magnifiquement meublé dans le plus beau quartier de Paris, quatre-mâts de 78 m, le Phocéa, somptueusement équipé, avion personnel…

Son plus beau coup, le rachat en 1990 du géant mondial Adidas, largement financé par le Crédit lyonnais, sera le début de sa chute. Dans sa volonté d’utiliser à plein le tremplin médiatique du sport, il a vu trop gros.

En 1984, il a lancé l’équipe cycliste La Vie claire, qui remportera deux Tours de France avec Bernard Hinault puis Greg LeMond. Et en 1985, un soir de dîner à l’ambassade d’URSS, Edmonde Charles-Roux, l’épouse du ministre de l’intérieur et maire de Marseille lui a proposé l’Olympique de Marseille (OM), en grande difficulté. Une saison footballistique plus tard, le « président » a fait son choix : « Embaucher les meilleurs. À n’importe quel prix. »

Du football à la politique

Bernard Tapie a ainsi fait basculer le foot français sur une autre planète. Pour le premier match de la saison 1986-1987, le Tout-Paris vient assister au match de gala qui oppose les Marseillais aux voisins monégasques. Dans les tribunes, c’est la fête. La foule scande : « Ta-pie-Mar-seille. » Et, en écho, l’ancien premier ministre Pierre Mauroy dira : « Tout ce qui est bon pour l’OM est bon pour le PS. »

C’est toutefois sur une autre pelouse, celle des jardins élyséens, qu’il obtiendra sa consécration. Deux hommes vont marquer cette nouvelle carrière. Tout d’abord François Mitterrand, qui parrainera son entrée en politique dans le contexte de sa réélection à la présidence de la République, en mai 1988. Bernard Tapie ne figurera pourtant pas dans le premier gouvernement d’ouverture à cause de l’opposition du premier ministre Michel Rocard. Pis, il est battu aux législatives de juin 1988, à Marseille, dans la foulée d’une défaite de l’OM face au PSG au Stade Vélodrome.

Un an plus tard, le scrutin annulé, il prend sa revanche. Le voilà député de la majorité présidentielle, avant d’intégrer, en avril 1992, le gouvernement de Pierre Bérégovoy. Ministre de la ville, Bernard Tapie doit démissionner un mois seulement après sa nomination en raison d’une mise en examen. Bénéficiant d’un non-lieu en décembre 1992, le président de la République lui renouvelle sa confiance, au grand dam des ténors du PS, en le rappelant dans l’équipe gouvernementale.

Quelques années plus tard, François Mitterrand verra sa bienveillance envers Bernard Tapie récompensée. Au congrès de Rennes du PS, en 1990, ses héritiers se sont déchirés entre fabiusiens et jospinistes, avec comme conséquence l’accession de Michel Rocard au poste de premier secrétaire. L’Élysée va alors torpiller la liste PS aux européennes de 1994 en favorisant celle conduite par Bernard Tapie, qui, l’année précédente, a rejoint les radicaux de gauche puis a été réélu député dans une autre circonscription (Gardanne). Les radicaux obtiennent à cette occasion leur meilleur score national : 12 % des suffrages exprimés, ayant siphonné la liste PS (14,5 %). En conséquence, Michel Rocard ne sera pas le candidat du PS à la présidentielle de 1995.

Face à Jean-Marie Le Pen

Le second homme qui va marquer la carrière politique de Bernard Tapie est Jean-Marie Le Pen. D’emblée, le premier va désigner le second comme son adversaire. Le second sera estomaqué par le premier. « Moi vivant, Jean-Marie Le Pen ne sera jamais maire de Marseille », martèle Bernard Tapie à la télévision, dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 1988. Une phrase qui marque son entrée en politique.

Entre ces deux « grandes gueules », si éloignées et si proches, les duels seront presque physiques. « Si Le Pen est un salaud, ceux qui votent pour lui sont des salauds », ira jusqu’à lancer à la tribune d’une réunion publique celui que l’émission satirique « Bébête show » a affublé de la marionnette d’un taureau dénommé « Tapie Violent ». En 1992, toutefois, les listes de la majorité présidentielle portées par Bernard Tapie n’arrivent qu’en troisième position sur l’ensemble de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, derrière celles de Jean-Marie Le Pen, à l’extrême droite, et de Jean-Claude Gaudin, à droite. Même si, dans le département des Bouches-du-Rhône, le président de l’OM parvient à devancer le maire de Marseille.

Jean-Marie Le Pen ne sera effectivement jamais maire de Marseille. Mais Bernard Tapie non plus, malgré l’option posée pour les municipales de 1995. Le 14 décembre 1994, il est en effet déclaré en faillite personnelle dans un procès ouvert autour de la vente d’Adidas par le Crédit lyonnais. « J’ai été nommé ministre riche, la politique m’a ruiné », écrit l’intéressé dans une tribune publiée par Le Monde et titrée « La voix des exclus ». Trois jours auparavant, il a quitté la présidence de l’OM, rétrogradée en deuxième division après les révélations sur le match arrangé, le 20 mai 1993, avec Valencienne, juste avant la finale victorieuse de la Ligue des champions.

Face aux épreuves

Dès lors, les rendez-vous judiciaires vont s’enchaîner. Ainsi que les condamnations à de la prison ferme. D’abord, en 1995, dans l’affaire OM-VA. Ensuite pour fraude fiscale, successivement en 1997 puis en 2005. Les trois peines ayant été confondues, Bernard Tapie sera effectivement emprisonné 165 jours en 1997. Entre-temps, cet homme aux multiples vies s’est reconverti comme acteur, jouant en particulier dans Hommes, femmes, mode d’emploi de Claude Lelouch (1996) ou interprétant à la télévision le commissaire Valence (2003-2008). Il y joue aux côtés d’un de ses quatre enfants, né d’un premier mariage.

Le plus long feuilleton judiciaire est cependant l’affaire Adidas l’opposant au Crédit lyonnais. En 2008, l’imbroglio semble se clore en sa faveur avec la sentence d’un tribunal arbitral. Financièrement renfloué, il investit dans le Groupe Hersant Média, propriétaire de La Provence. Mais l’accalmie ne sera que de courte durée. Mécanisme controversé, extrajudiciaire mais légal, le tribunal arbitral a été décidé sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, que l’ancien homme de gauche avait soutenu à la présidentielle de 2007. En 2011, la ministre décisionnaire, Christine Lagarde, est mise en examen devant la Cour d’appel de la République. Et l’ancien patron d’Adidas retrouve le chemin des tribunaux. En mai 2017, il sera finalement condamné définitivement par la Cour de cassation à rembourser les sommes accordées par les arbitres, puis, en décembre, renvoyé devant le tribunal correctionnel. Soupçonné d’avoir activé ses réseaux pour que des instruc­tions soient données en sa faveur, il a été relaxé en juillet 2019. En mai 2021 s’était ouvert son procès en appel, auquel lui et ses avocats venaient de décider de ne plus participer.

Mais, parallèlement, Bernard Tapie est accaparé par un autre combat, intime : un cancer de l’estomac étendu à l’œsophage. Depuis 2018, l’homme se livre alors régulièrement sur sa foi chrétienne : « Moi ça ne m’est pas tombé dessus parce que mes parents me l’ont inculquée, mais parce que je jouais au violon le dimanche matin à l’église, et qu’un matin j’ai pas joué comme les autres matins. »

Notis©2021

Par Mary Maz

Sources : La Croix