Rapidement et consécutivement, Morgan eu des problèmes pratiques. Il devint peu fiable, fut viré du groupe d’Art Blackey. Il s’autodétruisait, s’automutilait, cachait ses blessures avec des mouchoirs. Morgan gageait ses vêtements pour acheter de la drogue. Lee Morgan ne pouvait plus souffler dans son tuyau avec brio comme avant. Il ne pouvait plus être productif musicalement. Il n’était plus rien. Puis il rencontra Helen dans son appartement ouvert à tous. Elle monta un projet spécialement taillé pour lui. Elle l’aida à se débarrasser des drogues, elle l’aida à reconstruire sa carrière, elle prit soin des aspects pratiques de son travail. Lee Morgan rejoua plus audacieusement que jamais. Puis il a commencé à voir d’autre femmes, – Judith Johnson en particulier- qui discute de leur relation dans le film. Le résultat final a été la confrontation violente au Slug’s Saloon, un club de jazz dans le East Village de New York City.

Le hard bop

Le film de Collin fait ressortir des histoires ensevelies avec une richesse de détails sublimée par la perspicacité des sujets d’entrevue ainsi qu’une gamme intéressante d’images d’archives et de clips. Certaines performances de Lee Morgan sont également mises en évidence sur la bande originale, mais, bien sûr, dans un film de quatre-vingt-dix minutes, c’est inévitablement la musique elle-même qui parle d’elle-même.

Le film est une (bonne) raison d’écouter le souffle encore vivant de Lee Morgan et ses pairs.

Le style de hard bop dans lequel s’est parfaitement fondu Lee Morgan a été lancé par Blakey, Miles Davis, Horace Silver et d’autres, au milieu des années 1950.

Le hard Bop est, en résumé, la simplification du bebop, une infusion de blues à la place d’une certaine complexité harmonique du be-bop. Le résultat est un paradoxe musical : d’une part, une partie de la musique (soutenue par Blakey et Silver) tendait vers la popularité, sans compromis musical ; d’autre part, les simplifications ont ouvert un espace musical nouveau et plus libre pour les solistes, tirant d’autres hard-boppers (comme Davis et Jackie McLean) dans le sens de l’avant-garde et du free jazz. La carrière de Morgan se déplaça dans les deux directions – il jouait souvent avec Blakey – et il jouait fréquemment avec McLean, ainsi qu’avec Bobby Hutcherson, Andrew Hill et d’autres personnalités progressistes des années 1960. Ces deux tendances sont représentées sur les plages proposées dans le documentaire, parfois dans une même performance.

Bordé de blues et agrémenté de cette qualité insaisissable appelée swing, le film fait une utilisation généreuse et judicieuse des enregistrements de Lee Morgan. La rareté des clips et des fichiers audio de la voix de Morgan est compensée par des photographies en noir et blanc tirées du catalogue immortel de Blue Note.

« Je l’ai appelé Morgan » donne le sentiment que ce qui s’est passé dans la nuit du 18-19 février 1972 est aussi simple que mystérieux qu’un meurtre. Ce qui s’est passé cette nuit-là est à la fois un terrible accident et une véritable tragédie. Il est surprenant de constater à quel point Lee Morgan était jeune – 32 ou 33 ans- un destin communautaire (Charlie Parker, Cliffort Brown, Eric Dolphy, Booker Little, John Coltrane… sont morts jeunes). Mais l’art, et c’est le message principale de ce documentaire, a ceci de magnifique: il élargit la portée de la vie en distillant à l’infini aussi bien sa douleur que sa beauté.