L’EXCUSE
Publication : 17 juin, 2018 > par Sidney Usher | Catégorie(s) : Management | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

Même entre gens bien élevés, la vie collective offre de fréquentes occasions de se gêner mutuellement. Le code de la politesse exige alors qu’on « répare » le préjudice subi.

Lorsque celui-ci est matériel, la réparation peut l’être aussi: on remplace le livre qu’on a corné; on s’offre à détacher la cravate qu’on a éclaboussée de sauce…

Malheureusement, dans la plupart des cas, le préjudice est matériellement irréparable (lorsqu’on écrase le pied de quelqu’un, la douleur est là sans qu’on puisse rien) ou bien il s’apparente à une « offense »: une gaffe qu’on n’a pu retenir, un rendez-vous que l’on a oublié… la réparation éventuelle ne peut plus être que symbolique. Elle prend alors une forme spécifique qui consiste à « présenter ses excuses« .

Présentation

L’excuse s’utilise à tout propos et en toutes circonstances: qu’on ait agi par inadvertance ou par malignité; qu’on ait humilié quelqu’un ou qu’on l’ait simplement frôlé dans la foule.

On peut aussi s’en servir de façon préventive lorsque l’offense semble inévitable. Comme lorsqu’on se voit dans l’obligation de déranger quelqu’un: lui téléphoner un peu tard, le faire lever pour respecter un rendez-vous ou mobiliser sa secrétaire…

Cependant, l’acte réparateur ne peut être accompli de la seule volonté de l’offenseur (qui n’a pas pourvoir de « s’excuser » lui-même) et requiert la collaboration de la victime qui seule peut accorder son « absolution ». C’est pourquoi on lui « présente » des excuses que, selon l’usage, elle se doit d’accepter.

Le rituel réparateur s’inscrit donc dans un échange à l’aboutissement duquel offenseur et offensé coopère étroitement.

Analysant la teneur de cet échange, le sociologue Erving Goffman  en a déduit quatre mouvements: *la « sommation » par laquelle on signale la faute commise (le silence qui s’établit après une gaffe ou devant un vase cassé);

*l' »offre » d’excuse présentée par l’offenseur,

*l' »acceptation de l’offre » (« je vous en prie ») par l’offensé ;

*et la « gratitude » (sourire contrit) exprimée par l’offenseur.

Dans la vie courante, lorsque l’offense est de peu d’importance, cet échange se réduit à deux répliques: « Excuses-mois »/ « Je vous en prie ».

Fonctions

Présenter ses excuses est une sorte d’acte de mortification symbolique: on se reconnait coupable, on s’offre volontairement au châtiment. Cette façon d’agir a pour conséquence de se placer en position « basse » par rapport à son interlocuteur. Mais c’est aussi lui donner l’occasion de montrer sa magnanimité.

Mais là encore, le rituel sert aussi à confirmer un certain ordre social. Inscrire la réparation dans un échange, c’est en effet marquer symboliquement que l’accord et le lien priment sur les aléas de la vie.

Le rituel des excuses, parce qu’il nécessite la collaboration de l’offenseur et de l’offensé, est bien une occasion supplémentaire de célébrer la convivialité, en confirmant à chacun sa place et le respect qu’on lui doit.

Dans les situations de risque d’éclat, de rupture ou de rejet est particulièrement important, voire indispensable que chacun marque sa volonté de revenir à l’équilibre normal. Autrement, le simple malentendu se transformerait en un grave conflit générationnel.

Notis©2018

Sources : « Relations sociales » par Dominique Picard (PUF)


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