CECIL TAYLOR, L’INCLASSABLE
Publication : 20 avril, 2018 > par Sidney Usher | Catégorie(s) : Culture | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

Cecil Percival Taylor, pianiste hors norme, qui a refusé de suivre les sillons du jazz orthodoxe, dont il était pourtant un pur produit, est morts le jeudi 06 avril 2018 à son domicile à Brooklyn, New York (USA). Il avait 89 ans.

« Physicalité »

Cecil Taylor, c’est l’un des improvisateurs les plus originaux de tous les temps. Outre ce talent indéniable, il a écrit des compositions, dirigé des formations de toutes les dimensions et travaillé pendant des décennies, comme musicien de jazz, dans des boîtes de nuit et des festivals. Mais dès le début, le petit homme semblait avoir des objectifs beaucoup plus ambitieux que ses pairs.

C’est un esprit vigoureux qui habitait cet homme de petite corpulence. Cecil Taylor portait des vêtements de sport sur scène – comme pour dire au public qu’il lui fallait d’abord faire son entraînement physique avant le traitement de la matière sonore.

Ses prestations en studios et sur scène n’étaient pas simplement des sessions d’enregistrement et des concerts. Cette « physicalité » éblouissante était au centre de l’art « cecilienne ».

Pendant ses concerts, Cecil Taylor récitait des poèmes dont il était l’auteur, chantait, adoptait des postures paléoanthropologique… Ses mouvements autour de l’instrument étaient des performances qui faisaient aussi partie du spectacle.

Originalité

De formation classique, Cecil Taylor a valorisé la musique européenne pour ses qualités de «construction» – forme, timbre, couleur de ton – et les a intégré dans sa « méthodologie noire » (traditions orales, musique incarnée et hommage spirituel).

« Je n’ai pas peur des influences européennes », a-t-il déclaré dans une entrevue accordée au critique Nat Hentoff. L’objectif  » est de les utiliser, comme Duke Ellington l’a fait, dans le cadre de ma vie de nègre américain », a-t-il ajouté.

Dans une collection d’essais consacrée aux musiciens de jazz publiés en 1966, le poète et critique A. B. Spellman a écrit: « Il n’y a qu’un seul musicien qui, unanimement reconnu- même par ceux qui détestent sa musique – a été capable d’incorporer tout ce qu’il voulait de la composition occidentale classique et moderne dans son propre esthétique sans pour autant se compromettre. C’est Cecil Taylor. Il est une sorte de Bartok à l’envers. »

Parce que son travail n’était ni folklorique, ni facile (populiste), tendant (tournant autour) sans pour autant entrer dans le répertoire du jazz consensuel, M. Taylor occupait une place isolée. Même après avoir été couronné par des prix et récompenses – il a reçu une bourse Guggenheim en 1973, une dotation nationale pour l’Arts Jazz Masters en 1990, une bourse MacArthur en 1991 et le prix Kyoto en 2014 – sa musique n’a jamais été facile à qualifier ou quantifier.

Si l’improvisation signifie utiliser l’intuition et le risque dans le moment présent, peu de musiciens ont pris ce défi avec autant de sérieux que Cecil Taylor. Si une phrase semblait d’une importance primordiale, la phrase suivante s’avérait encore plus crucial. La gamme d’expression dans son toucher était constituée de caresses, grondements et sauts inattendus.

Langage

Cecil Taylor était capable de performances pleines de calme, de crainte, suggérant une sorte de mouvement physique à travers des phrases musicales, comme sur l’interprétation en solo de « Pemmican » (de l’enregistrement en direct « Garden » en 1981). On peut également citer « Taht » de l’album de 1984, composition dans laquelle il s’engage à fond et à corps perdu – ses doigts martelant et volant à travers les touches, brisant le son polytonal, polyrythmique à travers les 11 morceaux d’une même pièce.

Comme un symbole de son sens aigu de la polyrythmie, certaines de ses plus grandes performances musicales ont été réalisées avec des batteurs, parmi lesquels Max Roach, Elvin Jones, Sunny Murray et Ronald Shannon Jackson.

Cecil Taylor c’est l’exemple même de l’artiste intransigeant. Cette obsession de la perfection transparaissait non seulement dans ses œuvres, mais aussi à travers ses entrevues très « contestataires ». Il a inlassablement lutté contre les définitions réductrices, cantonnant l’expression artiste, dictant de ce qu’un Musicien pouvait ou devait faire.

«Ce que j’essaie de faire, disait-il dans un entretien paru en 1994, c’est créer une langue. Une langue différente des autres. »

Notis©2018


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