Pourquoi les hommes se laissent-ils dominer?
Publication : 23 juin, 2014 > par Sidney Usher | Catégorie(s) : Politique | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

Dans « le Discours de la servitude volontaire», écrit au XVIe siècle, le philosophe Étienne La Boétie expliquait déjà que l’origine de la tyrannie ne réside pas dans la crainte du peuple, qui n’aurait d’autre choix que de se soumettre à un régime répressif permanent, mais bien dans la « servitude volontaire » du peuple. En effet, selon lui, le pouvoir politique ne peut déployer le monopole de sa violence que dans la mesure où les individus ont la volonté constante de lui « tendre le bâton pour se faire battre ».

La subjugation individuelle

Chaque homme s’identifie au tyran et croit incarner le pouvoir par le biais de cette projection imaginaire. C’est ainsi le fantasme de ne faire qu’un avec celui qui exerce la domination qui explique la tendance à se soumettre de soi-même à un ordre marqué par l’oppression continuelle. Ce fantasme devra être savamment entretenu par le tyran, en permanence soucieux de sa popularité et de sa capacité à subjuguer les foules. Il s’agira pour le pouvoir de maintenir son emprise sur le peuple en le rendant encore plus « aveugle ».

Le concept de servitude volontaire situe par donc l’analyse du pouvoir non du côté des éventuelles pulsions sadiques de ceux qui le possèdent, mais du côté de l’obéissance aveugle de ceux qui s’y plient. Une obéissance qui semble intériorisée et ancrée profondément dans le psychisme des individus. Il n’est donc pas étonnant que Freud se soit, lui aussi, saisie du problème en étudiant les mécanismes inconscients de la domination.

La soumission collective

Dans les cas des collectivités organisées, comme les communautés religieuses ou l’armée, nous sommes en présence de masses humaines qui sont « avides d’autorité » et ont « soif de soumission ». Ici la figure tutélaire du meneur -le leader charismatique, en l’occurrence soit un prédicateur soit un commandant en chef- apparaît comme un substitut symbolique du père et fait office d’un « idéal du moi », c’est-à-dire un modèle auquel chaque individu souhaite se conformer.

Les hommes se projettent dans la personne investie du pouvoir et sont de ce fait prêts à le suivre quoi qu’il en coûte. De même, car ils abandonnent leur narcissisme et portent leur affection sur un même être perçu comme extraordinaire, les membres de la foule s’identifient les uns aux autres, ce qui crée une communauté fusionnelle. La cohésion des masses étudiées par Freud repose in fine sur des liens de nature libidinale : les individus qui les composent aiment leur chef et vivent dans l’illusion que celui-ci les aime en retour d’un amour égal.

Le droit de résister

Le philosophe anglais John Locke, dans le Traité du gouvernement civil (1690), a initié la thèse selon laquelle ce sont les individus eux-mêmes qui décident par convention d’instituer la société civile et le pouvoir politique qui en est le corollaire. L’État est créé afin d’arbitrer de manière impartiale les conflits et de garantir les libertés fondamentales, au premier rang desquelles la propriété et la sécurité. L’assujettissement n’est donc plus de mise, dans la mesure où le pouvoir prend sa source dans le consentement actif du peuple. Si le pouvoir politique dégénère en absolutisme ou en tyrannie, s’il use de ses prérogatives de manière arbitraire au lieu de défendre les libertés des individus, alors ces derniers ne sont plus tenus d’obéir.

Il ne s’agit pas tant ici de justifier la rébellion violente que de lancer un appel solennel : si les hommes se retrouvent dans une situation d’oppression manifeste, ils ne doivent pas se résigner à la servitude ; il est nécessaire qu’ils se prennent en main afin de renverser le régime devenu illégitime et de jeter les bases d’un nouveau gouvernement. Ainsi, seule la volonté d’être libre permet de s’ériger contre la domination politique injustifiée et les formes de passivité qu’elle est susceptible d’entraîner.

Finalement, qu’il nous amène à agir d’une façon déterminée ou qu’il nous hypnotise, le pouvoir apparaît dans toute sa précarité dès lors que la liberté reprend ses droits. La piqûre de rappel n’est pas simple à administrer, mais elle a au moins le mérite d’exister.

Notis©2014

Illustration : « la soumission volontaire » par Jenny Ouellet


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