Le voyage immobile
Publication : 15 février, 2014 > par Mary Mazur | Catégorie(s) : Culture | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

Je m’estimais suffisamment cultivée ou orgueilleuse pour daigner demander des informations à d’autres écrivains. Les étagères de ma bibliothèque me paraissaient raconter toutes les histoires de la terre. Et puis un jour, j’ai réalisé qu’en dehors de quelques romans indiens, une poignée de livres australiens et de rares livres de contes sud-africains, ma collection de littérature était pour l’essentiel composée de titres britanniques et américains. Pis, je ne possédais aucun bouquin traduit. Ma lecture était limitée à des histoires d’auteurs anglophones. C’est ainsi que, dès le début de l’année 2012, je me suis fixé le défi de lire, pendant une année, un livre issu des 196 Etats (y compris Taiwan) qui composent l’ONU.
Blog
Je n’avais aucune idée de comment trouver des publications de près de 200 pays ni comment les ranger dans les étagères de ma pauvre librairie personnelle. La meilleure façon était de demander aux lecteurs de la planète leurs avis sur le sujet. J’ai alors crée un blog intitulé «Une année de lecture du monde». La réponse a été incroyable. J’ai été submergée d’idées et de propositions venues du monde entier. Certains ont affiché et commenté tous les livres de leur pays d’origine. D’autres ont consacré plusieurs heures de recherche en mon nom et pour mon compte. En outre, plusieurs auteurs, comme Ak Welsapar, du Turkménistan, et Juan David Morgan, de Panama, m’ont envoyé des traductions de leurs romans inédits, me donnant l’occasion rare de lire des œuvres indisponibles pour les 72% d’anglophones qui ne parlent que l’anglais. Cependant, se procurer ces livres écrits dans d’autres langues ne fut pas une mince affaire.
Petits pays
Cela est particulièrement vrai pour les livres francophones, lusophones (de langue portugaise) et africains. Pour les états comme les Comores, Madagascar, la Guinée- Bissau et le Mozambique, j’ai dû compter sur des manuscrits non publiés, pour plusieurs d’entre eux. Pour ce qui est de l’île-nation de Sao Tomé -et-Principe, c’est une équipe de bénévoles résidant en Europe et aux États-Unis qui s’est chargée de traduire un livre d’histoires courtes écrit par un écrivain local du nom de Olinda Beja, pour que je puisse avoir quelque chose à lire de ce pays. Il y a également des endroits où les histoires sont rarement écrites, par exemple dans les îles Marshall,  où il faut une autorisation spéciale du chef de la localité pour entendre l’un des conteurs locaux parler comme un livre. De même, au Niger où les légendes ont toujours été l’apanage des griots. Les versions écrites de leurs performances, pour la plus part fascinantes, sont rares – et ne peuvent capturer et transmettre toute l’énergie mystérieuse que dégage ces conteurs venus d’un autre monde. Il y a aussi le cas du Soudan du sud, nouvel Etat Onusien, depuis le 09 juillet 2011-après tant de décennies de guerre civile- qui constituait une sorte de « mission impossible ». Faute de routes, hôpitaux, écoles et infrastructures de base, il semblait peu probable d’y trouver des livres publiés depuis la constitution de cet Etat né dans la douleur. C’est grâce un contact local inespéré que l’écrivain Julia Duany  a écrit une courte histoire taillée sur mesure.

voyage2Dans l’ensemble, la traque des histoires de ces petits Etats ont pris autant de temps que les lectures et la création des blogs. Le défi était démesuré, à fortiori, et le travail gigantesque et passionnant. Mes yeux ont été rougis par plusieurs nuits blanches nécessaires pour lire un livre tous les 1,87 jours. Et l’effort en valait la peine.
Espace mental

Après quelques semaines de tâtonnement,  mon voyage à travers des paysages littéraires de la planète a commencé à s’éclaircir et prendre une forme extraordinaire. Loin de voyager et tout simplement installée dans un fauteuil, j’ai découvert que mon espace mental commençait à être habité par des conteurs de tous les pays. En compagnie de l’écrivain Bhoutanais Kunzang Choden, je n’ai pas eu besoin de visiter les temples exotiques, mais le côtoyer en tant que bouddhiste locale a suffit à créer une sensation de voyage. Transporté par l’imagination de Galsan Tschinag, j’ai erré à travers les préoccupations d’un jeune berger des montagnes de la Mongolie. Avec Nu Nu Yi comme guide, j’ai pu vivre une fête religieuse au Myanmar, comme si j’y étais. Dans les mains d’écrivains talentueux, j’ai découvert qu’un livre peut renfermer des plaisirs qu’un voyage physique peut rarement offrir. Il m’a fallu rentrer à l’intérieur de la pensée des personnes qui vivent loin et m’ont montré le monde à travers leurs yeux. Plus puissant que mille reportages, ces histoires ont ouvert non seulement mon esprit, des écrous et boulons des vies d’ailleurs, mais aussi ouvert mon cœur à la façon dont les gens peuvent se sentir là-bas.
Finalement, ces histoires venues d’ailleurs ont changé ma façon de penser. En lisant les histoires partagées et racontées par des écrivains du monde entier, j’ai réalisé que je n’étais pas une personne isolée, mais que je fais partie d’un réseau qui s’étend sur toute la planète. Un par un, les noms de pays figurant sur une liste dérisoire, comme un simple exercice intellectuel, se sont transformés en lieux dynamiques, pleines de rire, d’amour, de colère, d’espoir et de peur. Les terres qui autrefois semblaient exotiques et lointaines sont devenues proches et familières. J’ai appris que la fiction peut rendre le monde réel et meilleur.
Notis©2014
Auteur : Ann Morgan, journaliste et écrivain
Traduction : mary@notis-consulting.net
Sources: A year of reading the world


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