Le rêve de Nica
Publication : 12 avril, 2013 > par Sidney Usher | Catégorie(s) : Culture | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

L’enregistrement ne dure guère plus de trois minutes, mais suffisant pour sceller le sort d’une riche héritière européenne, dès lors, obsédée par une seule idée : rencontrer l’artiste qui se cache derrière cette ballade aux accents envoûtants. Cette belle balade s’intitule «Round Midnight». Et derrière elle, se cachait effectivement un alchimiste du silence, de l’espace et de la dissonance, Thelonious Monk. Cette audition anodine d’une composition relativement méconnue à l’époque sera le prélude d’une longue Amitié entre « la Baronne » et « le Sorcier ».

La Rebelle des Rothschild

Membre de la branche anglaise des Rothschild, une famille aux nationalités multiples, qui fit fortune dès le 15ème siècle dans le domaine de la banque et de la finance, et mariée à un diplomate français, Pannonica de Koenigswarter « Nica » renonça au monde des privilèges pour entretenir son Amour pour la Musique et son Amitié pour les Musiciens, tels que Thelonious Monk. Tant et si bien qu’elle finit par acquérir le titre de « Baronne du Jazz ». Son nom se trouve définitivement associé au règne flamboyant du Be-bop, et mêlé aux légendes comme Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Art Blakey,  Bud Powell, Miles Davis, Sonny Rollins, entre autres.

Pour explorer le passé insaisissable de Nica, Hannah Rothschild raconte l’histoire, la vie mystérieuse  de sa grand-tante, dans son livre, « La baronne: A la recherche de Nica, la rebelle des Rothschild ». On y apprend que Nica a d’abord été touché par le jazz en 1948, lors d’un voyage à New York. Juste avant de prendre l’avion pour rejoindre sa famille, elle rendit visite à un ami, le musicien de jazz Teddy Wilson qui lui fit écouter «Round Midnight». Après avoir écouté cet enregistrement, la vie de la baronne fut totalement bouleversée, raconte Hannah Rothschild: «C’était, dit-elle,  comme si un sort venait de lui être lancé. Elle est littéralement sortie dans un monde pour rentrer dans un autre monde. Elle n’est jamais plus retournée à la maison. Elle a raté l’avion et n’avait qu’un seul plan : rester à New York, et un seul rêve : rencontrer Thelonious Monk. » Du même coup, elle quitta son mari et abandonna ses cinq enfants pour suivre ses pulsions musicales, déambulant dans des endroits peu catholiques, les clubs, à la recherche de l’introuvable, avec pour seule logistique un long fume-cigarette, un manteau de fourrure et un arsenal de perles.

Mais Nica ne rencontrera Monk que quelques années plus tard, lors d’un concert à Paris, en 1954. C’est la pianiste Mary Lou Williams, une amie commune, qui, en coulisse, fit les présentations. Les présentations faites, Nica et Monk devinrent inséparables. Bien que Monk était marié, la relation entre la baronne et lui était restée platonique, selon les recherches et analyses de Rothschild. «Je crois, dit-elle, que ce qui les unissait était leur amour pour la musique, en particulier sa musique, pourrais-je ajouter. Un vrai sens de la camaraderie et de l’amitié, en somme. »

Pour comprendre, en partie, la passion de Nica pour le jazz, il faudrait remonter à son expérience pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec la disparition de ses parents juifs lors de l’Holocauste, elle s’engagea et joua un rôle actif dans la guerre. Elle prit part aux combats aux cotés de l’Armée Française de Charles De Gaulle, dans la bataille du Congo, en Afrique. Après avoir exercé plusieurs activités et effectué de nombreuses missions sur les fronts, elle termina la guerre avec une décoration de lieutenant. « Elle vécu la guerre de l’intérieur et de façon active. Quand elle est revenue de la guerre, il était impossible pour elle de se réinstaller dans une vie familiale normale et une domesticité banale», explique Rothschild.

La Baronne du Jazz

Bien que Nica n’ait jamais appris à composer ni à jouer de la musique, amie des musiciens, mécène infatigable, elle a inscrit ses empreintes dans la création musicale. L’on dénombre, en effet, une bonne douzaine de compositions, dont beaucoup sont devenues des standards, qui lui rendent hommage: « Nica » de Sonny Clark, « Tonica » de Kenny Dorham, « Thelonica » de Tommy Flanagan, « Nica’s Dream » de Horace Silver…

La fidélité de « La baronne » pour les musiciens, en général, et Thelonious Monk, en particulier, était limpide et sans faille. Elle finança plusieurs prestations du pianiste et n’hésita pas à se constituer prisonnière afin de le protéger. L’incident s’est produit en 1958 lorsque la police arrêta le couple en route pour un concert hors de la ville de New York. Les policiers trouvèrent une petite quantité de marijuana dans la voiture de Thelonious Monk. Nica prétendit que c’était la sienne et elle fut condamnée à trois ans de prison. Après une bataille juridique de deux ans financée par les Rothschild, l’affaire fut rejetée, en appel, pour vice de forme.

La mort n’est pas une fin

Au début des années 1970, Thelonious Monk décida de se retirer de la scène. Son dernier enregistrement date de novembre 1971 et rares furent ses apparition sur scène, pendant la dernière décennie de sa vie. C’est dans la maison de Nica qu’il passa les six dernières années de sa vie sans toucher le piano, parlant très peu. Il mourut d’une attaque cérébrale le 17 Février 1982. Six ans après, Nica décéda à son tour, à l’âgé de 74 ans, suite à une opération chirurgicale des valves cardiaques.

Hannah Rothschild, qui a toujours vécu en Angleterre, regrette de n’avoir pas rendu visite le plus souvent à sa tante, à New York. « Le deuil, dit-elle, a été silencieux et très long. Je regrette de n’avoir pas passé plus de temps avec elle.  Je luis aurais posé des questions sur tant de chose de la vie. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un est mort que notre relation avec lui s’arrête complètement (…) ». Rothschild admet être traversée par des vibrations à chaque fois qu’elle écoute ce mystérieux enregistrement de 1948, «Round Midnight» de Thelonious Monk. « Je me demande si ma vie ne va pas brusquement basculée, me poussant à abandonner mes enfants, mes amis, mon pays… »

Notis©2013

Sources: Hannah Rothschild «The Baroness: The Search for Nica, the rebellious Rothschild »


Étiquettes : , , , , ,