L’impôt et le Luxe
Publication : 28 décembre, 2012 > par Sidney Usher | Catégorie(s) : Economie, Fiscalité | Commentaire(s) (Pas de commentaire)

Symbole de la rancune des nouveaux venus contre l’arrogance des déchus ou du sentiment malveillant contre les riches, l’impôt sur la fortune, les hauts revenus ou la consommation de luxe n’est pas une nouveauté dans l’histoire des finances des nations. En ces temps de crise et d’austérité, l’idée de frapper le luxe et le superflu revient au galop, à travers des formes aussi tapageuses que variées. La volonté affichée par les nouveaux dirigeants de frappé le plaisir plus que le nécessaire, d’atteindre les riches plus que les pauvres est, en soit, louable. Ce qu’il faut craindre, c’est qu’une telle démarche prenne le caractère d’une hostilité systématique contre le luxe et la fortune. De fait, l’impôt et le luxe constituent un binôme difficile à cerner, comme le témoigne ce texte de Pierre-Joseph Proudhon paru en 1846 mais encore d’actualité.

Le luxe et le progrès

Vous voulez frapper les objets de luxe : vous prenez la civilisation à rebours. Les objets de luxe doivent être francs. Quels sont, en langage économique, les produits de luxe? Ceux dont la proportion dans la richesse totale est la plus faible, ceux qui viennent les derniers dans la série industrielle, et dont la création suppose la préexistence de tous les autres. A ce point de vue, tous les produits du travail humain ont été, et tour à tour ont cessé d’être des objets de luxe, puisque, par le luxe, nous n’entendons autre chose qu’un rapport de postériorité, soit chronologique, soit commercial, dans les éléments de la richesse. Luxe, en un mot, est synonyme de progrès ; c’est, à chaque instant de la vie sociale, l’expression du maximum de bien-être réalisé par le travail, et auquel il est du droit comme de la destinée de tous de parvenir. Or, de même que l’impôt respecte pendant un laps de temps la maison nouvellement bâtie et le champ nouvellement défriché, de même il doit accueillir en franchise les produits nouveaux et les objets précieux, ceux-ci parce que leur rareté doit être incessamment combattue, ceux-là parce que toute invention mérite encouragement. Quoi donc! Voudriez-vous établir, sous prétexte de luxe, de nouvelles catégories de citoyens? Et prenez-vous au sérieux la ville de Salente et la prosopopée de Fabricius?

Le luxe et la morale

Puisque le sujet nous y porte, parlons morale. Vous ne nierez pas sans doute cette vérité rebattue par les Sénèques de tous les siècles, que le luxe corrompt et amollit les mœurs: ce qui signifie qu’il humanise, élève et ennoblit les habitudes; que la première et la plus efficace éducation pour le peuple, le stimulant de l’idéal, chez la plupart des hommes, est le luxe. Les Grâces étaient nues, suivant les anciens; où a-t-on vu qu’elles fussent indigentes? C’est le goût du luxe qui de nos jours, à défaut de principes religieux, entretient le mouvement social et révèle aux classes inférieures leur dignité. L’Académie des Sciences morales et politiques l’a bien compris, lorsqu’elle a pris le luxe pour sujet de l’un de ses discours, et j’applaudis du fond du cœur à sa sagesse. Le luxe, en effet, est déjà plus qu’un droit dans notre société, c’est un besoin ; et celui-là est vraiment à plaindre qui ne se donne jamais un peu de luxe. Et c’est quand l’effort universel tend à populariser de plus en plus les choses de luxe, que vous voulez restreindre la jouissance du peuple aux objets qu’il vous plaît de qualifier objets de nécessité! C’est lorsque par la communauté du luxe les rangs se rapprochent et se confondent, que vous creusez plus profondément la ligne de démarcation, et que vous rehaussez vos gradins! L’ouvrier sue, et se prive, et se pressure, pour acheter une parure à sa fiancée, un collier à sa petite fille une montre à son fils: et vous lui ôtez ce bonheur, à moins toutefois qu’il ne paye votre impôt, c’est-à-dire votre amende!

L’impôt cible

Mais avez-vous réfléchi que taxer les objets de luxe, c’est interdire les arts de luxe ? Trouvez-vous que les ouvriers en soie, dont le salaire en moyenne n’atteint pas 2 francs; les modistes à 50 centimes; les bijoutiers, orfèvres, horlogers, avec leurs interminables chômages; les domestiques à 10 écus, trouvez-vous qu’ils gagnent trop? […]

Mais, dira-t-on, si l’impôt livrait au prix coûtant le sel, le tabac, le port des lettres, le sucre, les vins, la viande, etc., la consommation augmenterait sans doute, et l’amélioration serait énorme : mais alors avec quoi l’État couvrirait-il ses dépenses?

La somme des contributions indirectes est de près de 600 millions; sur quoi voulez-vous que l’État perçoive cet impôt? Si le fisc ne gagne rien sur les postes, il faudra augmenter le sel ; si l’on dégrève encore le sel, il faudra tout reporter sur les boissons; cette kyrielle n’aurait pas de fin. Donc, la livraison à prix coûtant des produits, soit de l’État, soit de l’industrie privée, est impossible.

Donc, répliquerai-je à mon tour, le soulagement des classes malheureuses par l’État est impossible, comme la loi somptuaire est impossible, comme l’impôt progressif est impossible ; et toutes vos divagations sur l’impôt sont des chicanes de procureur. Vous n’avez pas même l’espoir que l’accroissement de la population, divisant les charges, allège le fardeau pour chacun ; parce qu’avec la population s’accroît la misère, et avec la misère, la besogne et le personnel de l’État augmentent.[…]

Notis©2012

Source : Philosophie de la misère (1846) Pierre-Joseph Proudhon,


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